La musique produite à La Hague, Pays-Bas, est un musée halluciné plein de fantômes. Les artistes de la ville ne recyclent pas le passé par manque d’idées, ils le rejouent avec style. Parfois même en créent une version alternative. Il y a du fétichisme là-dedans. Surtout qu’ils ne s’intéressent pas à n’importe quels segments de l’épopée électronique. De la mystérieuse vague eurodisco (Moroder, Patrick Adams/Inner Life) aux BO minimales et low tech de John Carpenter, en passant par l’electro new-yorkaise, le son de Chicago dans ce qu’il avait de plus cru, déviant… toutes leurs sources d’inspiration répondent à une vraie vision. Une vraie stratégie aussi : garder les choses obscures et excitantes. Depuis maintenant quinze ans, La Hague est pour tout ça l’une des scènes électroniques locales les plus charismatiques de la carte.
Le goût de l’imperfection. Le grain un peu sale. L’électricité faite sons et les émotions uniques qui vont avec. La musique qui sort sous bannière de la Crème Organization depuis 2001 sent les clubs interlopes et les recoins oubliés de la dance music du dernier quart de siècle.
Or donc voilà toute ce petit clan rétrofuturiste, secondé par des artistes internationaux acquis à la cause, réuni pour un dernier hommage à Robert Moog. Pour autant tous les sons donnés à entendre sur le disque ne sortent pas d’un Moog, mais ils en ont l’esprit. La déclaration d’amour collective va au son analogique vintage dans son ensemble.
Au fil des plages on croise L’EBM noire de Beta Evers, sorte de Miss Kittin undergound et batcave, qui chante « I’m not afraid of the real touch » à la gloire des vraies machines et de leurs potentiomètres si sexy. K-1 (aka Keith Tucker d’Aux 88 et Optic Nerve) est là pour représenter Detroit, avec assez logiquement un solide morceau de techno plus-detroit-tu-meurs. DMX est derrière l’unique titre inutile du disque. Inutile parcequ’il tombe dans le piège d’un tel concept : faire dans le volontairement kitschounet. Luke Eargoggle, par contre, régale de son electrobass directive/robotique à la Dopplereffekt. RA-X est comme souvent primitif, grinçant, industriel. Le petit prodige Sendex continue à explorer les délices de l’acid house originelle sur des beats de TR-808 à faire groover les morts.
Et pour la touche surréaliste - même si c’est loin d’être le meilleur track- citons Catscan en versus avec Cosmic Force. Oui, le Catscan bien connu des fans de gabber hollandais, que l’on attendait partout sauf ici ! (ne pas s’attendre à du hardcore, évidement). Bien sur vous avez aussi les incontournables de l’organisation : Legowelt et Orgue Electronique, Bangkok Impact…tous en grande forme.
La majorité du recueil est pur bonheur de connaisseur (ou de nerd, c’est comme vous voulez). Mais les morceaux auxquels on revient encore et encore sont ceux déployant des trésors mélodiques qui parlent direct au coeur. Deux en particulier. « Rationality The Only Way To Freedom » d’Alexander Robotnick, hymne italo pour instants magiques en club. Et le « Undercover » de Rude 66, soit la synthpop à son meilleur : uptempo, gorgée d’euphorie triste, faussement détachée et spatiale. Attention, une fois dans la tête, le track ne s’en va plus.
Normalement, allez savoir pourquoi, les « tributes » sont nuls. Pas là. Crème signe un bel hommage, dont les bénéfices serviront à financer le projet Dystopia. C’est-à-dire la création d’un centre artistique à La Hague visant à préserver/développer une certaine idée de la musique des machines. Le genre d’endroit d’où pourraient bien sortir des choses marquantes dans les prochaines années...




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